Au Gujarat, au Rajasthan et au Maharashtra, la nuit de Diwali ne s’achève pas lorsque le dernier feu d’artifice s’éteint. Dans les boutiques et les petites maisons de commerce, une fois les douceurs partagées et les lampes allumées le long du seuil, quelqu’un ouvre un livre de comptes neuf et écrit une seule ligne avant de tracer le moindre chiffre. Cette ligne compte plus que tout ce qui la suit. Cet article parle de cette ligne, ainsi que des versions bien plus silencieuses que chacun de nous pourrait inscrire en haut de sa propre prochaine page.
La ligne de vermillon
Cette coutume s’appelle le Chopda Pujan, parfois le Sharda Pujan ou le Muhurat Puja. Chopda est le mot gujarati désignant le livre de comptes et, le soir de Diwali, une fois la puja de Lakshmi accomplie, de nombreuses familles de commerçants se tournent vers un livre neuf. Les registres utilisés à cette occasion sont traditionnellement reliés en rouge et, avant d’y inscrire une roupie, le commerçant trempe un stylo ou un pinceau fin dans du vermillon et écrit en haut de la première page vierge : Shri Ganeshaya Namah. Deux autres mots l’accompagnent souvent : Shubh et Labh, qui signifient « de bon augure » et « profit ». Le moment est lui aussi choisi avec soin : de nombreuses familles consultent un panchang, l’almanach hindou traditionnel, afin de fixer un muhurat propice, terme qui a donné son nom à l’une des autres appellations de la coutume, avant même que le stylo ne touche la page. Ce n’est qu’alors que la première transaction de l’année est inscrite en dessous.
Ce nom n’a rien d’arbitraire. Ganesha est invoqué ici dans le rôle qu’il occupe dans une grande partie des pratiques hindoues : celui qui écarte les obstacles, celui à qui l’on demande d’ouvrir la voie avant qu’une entreprise ne commence, et non celui que l’on remercie après coup. C’est cet ordre qui mérite d’être remarqué. La bénédiction est placée en haut de la page, avant son contenu, car on croit qu’un commencement mené avec attention prend une autre direction qu’un commencement précipité. Le commerçant n’attend pas de voir comment l’année se déroulera avant de demander qu’elle se passe bien ; la demande vient d’abord, sur une page encore vierge.
Ce qui est réellement consacré

Ce qui se passe ici n’est pas décoratif. Le livre de comptes est le registre d’une année de travail avant même que ce travail n’existe, et la ligne inscrite en haut revient à dire : tout ce qui sera écrit dessous sera surveillé, tenu avec honnêteté et gardé dans de justes proportions. C’est une cérémonie privée plutôt que publique, accomplie par la famille ou
Ce que la page demande à la personne qui tient le stylo
Rien de tout cela ne nécessite un livre de comptes, une boutique ou même une croyance particulière en Ganesha. L’habitude qui se trouve derrière cette pratique est accessible à toute personne ayant déjà ouvert un carnet neuf, commencé un nouvel emploi ou fait face à un document vierge avec quelque chose en jeu. La question que la ligne de vermillon pose à celui ou celle qui l’écrit est simple : avez-vous commencé cela délibérément, ou avez-vous simplement commencé ?
La plupart des débuts ne sont marqués d’aucune façon. Un e-mail en appelle un autre, une semaine se fond dans la suivante, et le récit de l’année s’écrit sous l’effet de l’élan plutôt que de l’intention. La page du commerçant est un petit refus de cette dérive : une seule marque délibérée qui dit que le travail sur le point de commencer mérite qu’on s’y arrête, avant même qu’un seul chiffre ne soit inscrit.
Vous n’avez besoin ni de pâte de safran ni d’un prêtre de famille pour vous approprier cette intention. Tracer une ligne avec attention, au début de quelque chose plutôt qu’en son milieu, c’est toute la pratique. La suite de la page appartient toujours à la personne qui l’écrit.




