Un cône d’encens à refoulement paraît banal sur une étagère : une petite pyramide grise ou brune, qui ne se distingue d’aucun autre cône jusqu’à ce qu’on le retourne et qu’on découvre un étroit tunnel percé tout droit en son centre. Allumez-le, posez-le sur le brûleur approprié et, au bout d’une ou deux minutes, la fumée cesse de monter et commence à descendre, s’accumulant autour de la base comme une cascade miniature. C’est vraiment étrange à regarder la première fois. Et pourtant, derrière cette étrangeté, il ne s’agit que d’un phénomène de physique ordinaire auquel on a donné l’apparence d’une idée bien plus ancienne sur la direction que la fumée est censée prendre.
Une montagne conçue pour faire monter la fumée
Bien avant que l’on fabrique des cônes pour faire descendre la fumée, les métallurgistes chinois fabriquaient des brûle-parfums pour la faire monter avec davantage de beauté. Le brûle-parfum boshan, retrouvé dans des tombes datant de la dynastie des Han occidentaux, au IIe siècle avant notre ère, avait la forme d’une montagne : un récipient en bronze surmonté d’un couvercle conique sculpté en pics escarpés, évoquant les chaînes mythiques où les immortels taoïstes étaient censés vivre. Le couvercle était percé de petites ouvertures afin que la fumée de l’encens brûlant à l’intérieur s’échappe par les pentes et les creux de la montagne, s’élevant et tournoyant autour des sommets comme des nuages accrochés à un véritable pic. C’était, en somme, un projet d’ingénierie au service d’une image : utiliser la tendance naturelle de la fumée à monter et façonner cette ascension pour lui donner l’apparence du temps qu’il fait sur une montagne sacrée.
Un tunnel qui fait changer d’avis à la fumée
Un cône à refoulement fait l’inverse, et la physique suffit à l’expliquer. La fumée ordinaire monte parce que les gaz chauds produits par la combustion sont plus légers que l’air plus frais qui les entoure, selon le même phénomène de convection qui fait s’élever l’air chaud dans une cheminée. Un cône à refoulement interrompt volontairement ce mouvement : au lieu de brûler à l’air libre à son extrémité, il fait passer la fumée dans un canal creux qui traverse le cône en son centre avant qu’elle n’atteigne l’air libre. Lorsqu’elle sort par un petit orifice à la base, elle a perdu suffisamment de chaleur pour devenir plus dense que l’air environnant ; c’est donc la gravité, et non un quelconque mécanisme caché, qui la tire vers le bas et lui permet de s’accumuler au lieu de monter. Il n’y a aucun tour dans le brûleur, ni dans le cône : seulement de l’air plus frais et plus lourd qui descend, selon la même règle qu’un courant d’air froid longeant le sol. Le cône a besoin d’un brûleur conçu pour lui, avec un support doté d’un orifice correspondant en dessous, car un cône plein ordinaire ne possède aucun tunnel pour refroidir la fumée et montera simplement comme l’encens monte depuis que les humains en brûlent.
Le calme que la pièce vous demande
Tous les récits consacrés à l’encens à refoulement s’accordent sur une condition fragile : il ne fonctionne que dans une pièce parfaitement calme. Un courant d’air venant d’une fenêtre ouverte, un ventilateur, une bouche de climatisation, ou même une personne passant rapidement à proximité suffit pour que la fumée descendante se disperse et monte comme n’importe quelle autre fumée. La plupart des guides classent cela parmi les problèmes à résoudre, une étape à régler avant que le rituel puisse véritablement commencer. En pratique, la perturbation vient rarement de la pièce elle-même. Elle vient de la personne qui s’y trouve : attraper son téléphone, changer de position sur sa chaise, se lever pour vérifier quelque chose en cours de route. Une fumée aussi légère et aussi fraîche réagit au moindre mouvement, tout comme elle réagit à la gravité une fois qu’elle a perdu sa chaleur. Un cône à refoulement brûle environ quinze minutes avant de se consumer progressivement puis de s’éteindre, ce qui donne à la séance une véritable limite plutôt qu’une vague intention d’« être présent ». Allumez l’extrémité, attendez que la braise prenne correctement, puis ne faites plus rien jusqu’à ce que le cône soit terminé ; il n’y a aucune autre étape. J’ai l’habitude quotidienne d’allumer de l’encens, généralement pour marquer le début ou la fin de la journée plutôt que pour en remplir le milieu, et ce que ces années m’ont appris n’a rien de particulier aux cônes à refoulement et tout à voir avec ceci : la fumée se comporte comme la pièce, et la pièce se comporte comme moi. Un cône qui déverse sa fumée vers le bas pendant tout son quart d’heure indique quelque chose de simple et de physique : personne, moi y compris, n’a troublé l’air pendant aussi longtemps.
Ce qui reste
Au bout des quinze minutes, le cône s’est consumé jusqu’à devenir une petite coque pâle de cendre, le tunnel qui le traversait étant enfin entièrement creusé, et la fumée cesse de tomber parce qu’il ne reste plus rien pour la produire. Ce qui demeure ensuite sur le brûleur est quelconque : de la cendre, une montagne ou une cascade en céramique qui refroidit, une légère odeur dans la pièce. Il n’y a aucun objet à conserver. C’est simplement la nature d’un cône conçu pour durer un quart d’heure, puis être terminé, et cela vaut la peine de le laisser être exactement aussi petit et exactement aussi ordinaire.





