Un petit cadeau peut voyager dans deux directions, et le japonais donne à chacune son propre mot. L’anglais ne le fait pas. Cette lacune du dictionnaire est un bon point de départ pour réfléchir à ce qui rend réellement un petit cadeau digne d’être offert, plutôt que simplement digne d’être emballé.
Les deux noms d’un petit cadeau
En japonais, un petit cadeau apporté lorsqu’on rend visite à quelqu’un chez lui est un temiyage. Un petit cadeau rapporté à l’intention de quelqu’un après un voyage, généralement une spécialité alimentaire régionale emballée individuellement pour pouvoir être facilement distribuée entre proches ou collègues, est un omiyage. Les deux sont modestes, sont généralement de la nourriture ou un petit objet, et seraient réduits au seul mot « cadeau » si on les traduisait en anglais. Mais la langue les distingue parce qu’elle suit une information que l’anglais ne prend pas la peine de suivre : dans quelle direction l’objet se déplace, vers une visite ou au retour de celle-ci, et ce que cette direction est censée exprimer.
Pourquoi la direction change le sens
Un temiyage dit : merci de m’avoir accueilli. Un omiyage dit : j’ai pensé à toi pendant mon absence. Ils se ressemblent sur une table, et la même boîte de douceurs pourrait plausiblement servir à l’un ou à l’autre, mais le sens change selon la personne qui arrive et celle qui vient de rentrer.
La coutume de l’omiyage n’est pas précisément datée, mais on la fait généralement remonter aux pèlerins se rendant dans les sanctuaires shinto sacrés, notamment au grand sanctuaire d’Ise (Ise Jingū), le plus souvent cité, et elle est bien documentée à partir de l’époque d’Edo (1603-1868). Les pèlerins qui entreprenaient le voyage rapportaient des amulettes, des coupes à saké ou d’autres objets religieux pour les personnes restées chez elles, qui avaient contribué à financer le voyage mais ne pouvaient pas y participer. Le cadeau était, en ce sens, une sorte de preuve : je suis allé là-bas, voici ce que j’y ai trouvé, et tu fais partie des raisons pour lesquelles j’ai pu partir.
Le mot lui-même porte une partie de cette idée dans sa structure : il combine miyage, un terme désignant les produits locaux, avec le préfixe honorifique o-. Le lien exact entre cette structure et les offrandes faites aux sanctuaires fait débat parmi les étymologistes : certains le rattachent directement aux souvenirs de pèlerinage, tandis que d’autres y voient un ajout ultérieur à un mot déjà courant désignant les produits locaux. Mais l’association existe depuis assez longtemps pour qu’il ne soit plus nécessaire de trancher la question afin qu’elle reste utile. Ce que les mots temiyage et omiyage suivent réellement, c’est l’attention : le donateur a-t-il suffisamment observé pour rendre l’objet difficile à remplacer par un autre ?
La route cartographiée par Hiroshige, ville après ville
Le Japon possède ici un autre mot qui mérite d’être connu : meibutsu, littéralement « chose célèbre », terme désignant un aliment, une douceur ou un artisanat propre à une région. Chacune des 47 préfectures du pays possède son propre meibutsu reconnu, et le mot s’est répandu pendant l’époque d’Edo, lorsque la route du Tōkaidō relia Edo, aujourd’hui Tokyo, à Kyoto en passant par 53 villes-relais, chacune connue pour une spécialité locale particulière. L’artiste Utagawa Hiroshige a représenté nombre de ces villes et de leurs meibutsu dans sa série d’estampes des années 1830, Les Cinquante-Trois Stations du Tōkaidō, transformant la route, ville après ville, en une sorte d’index de ce pour quoi chaque endroit méritait une halte et de ce qu’un voyageur pouvait raisonnablement être censé en rapporter.
Contrairement au souvenir occidental, mot emprunté au français « se souvenir » et généralement acheté pour soi, les articles meibutsu et les omiyage confectionnés à partir de ces produits étaient choisis précisément pour être offerts. C’est le détail qui mérite qu’on s’y attarde : une spécialité régionale ne trouve pas sa valeur dans le fait d’être simplement agréable, mais dans le fait de venir clairement de quelque part, ou d’être clairement destinée à quelqu’un. La même logique vaut pour un cadeau acheté un mardi ordinaire, loin de toute route menant à un sanctuaire : il mérite d’être offert dans la mesure où il est spécifique, non dans la mesure où il est impressionnant.
Le test que les chroniques de conseils oublient

La plupart des conseils sur les petits cadeaux s’arrêtent à « connaissez la personne » ou « faites preuve d’attention », ce qui est vrai mais inutile, car cela ne vous dit jamais quoi faire lorsque vous êtes dans un magasin avec quinze minutes pour vous décider. Voici plutôt une question plus précise à poser : cet objet exact aurait-il pu être destiné à absolument n’importe qui sur ma liste ?
Si la réponse est oui, le cadeau est un objet de remplissage coiffé d’un nœud. Il peut être agréable, voire bien fabriqué, mais il ne porte aucune direction. Un cadeau qui mérite d’être offert a tendance à échouer volontairement à ce test : il n’aurait vraiment pu être destiné qu’à cette personne, pour cette visite, après ce voyage précis.
Rien de tout cela ne nécessite de voyager au Japon pour être utile, et il n’est pas non plus nécessaire d’avoir un sanctuaire ou une autoroute derrière soi. La prochaine fois que vous rendrez visite à quelqu’un chez lui, que vous rentrerez d’un voyage ou que vous marquerez simplement un petit remerciement, la question sera la même que celle à laquelle répondait, sans le savoir, un voyageur du Tōkaidō : cet objet dit-il quelque chose sur cette personne en particulier, ou aurait-il tout aussi bien convenu au nom suivant sur la liste ?
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