Yutori : L'art japonais de laisser de l'espace pour respirer

Yutori: The Japanese Art of Leaving Room to Breathe

Alex Pervov |

Il y a une sensation particulière qui vient du fait d’arriver quelque part en avance. Vous entrez sans que votre cœur ne s’emballe, vous avez une minute pour enlever votre manteau et regarder autour de vous, et la journée semble un peu plus grande qu’il y a cinq minutes. Les Japonais ont un mot pour ce sentiment et la manière de vivre qu’il désigne. Ce mot est yutori.

Yutori est à la base de beaucoup de ce que les gens appellent aujourd’hui slow living, et il vaut la peine d’être compris en ses propres termes. Ce n’est pas une mode bien-être ni une astuce de productivité. C’est plutôt une habitude d’esprit, qui pose une question simple à vos journées : où est la place ?

Ce que yutori signifie réellement

Yutori (ゆとり) s’écrit généralement en hiragana, et se traduit par un petit groupe de mots anglais liés plutôt qu’un seul. Spaciosité. Place. Marge. Facilité. Souffle. Latitude. Aucune de ces traductions n’est fausse, et ensemble elles approchent le cœur du concept.

Ce qui importe, c’est que cette spaciosité n’est pas seulement physique. Yutori décrit la place en trois endroits à la fois : dans votre temps, dans votre environnement, et dans votre esprit. Un emploi du temps avec yutori comporte volontairement des trous. Une pièce avec yutori a des surfaces vides et de l’air autour des objets qui s’y trouvent. Un esprit avec yutori n’est pas tendu pour la prochaine chose avant que la présente ne soit terminée.

La poétesse Naomi Shihab Nye, qui a découvert ce mot lors d’un voyage d’enseignement au Japon, l’a décrit par un exemple très simple : partir assez tôt pour arriver quelque part où, une fois arrivé, vous avez le temps de regarder autour de vous. Voilà yutori en une phrase. La marge n’est pas perdue. La marge est l’essentiel.

D’où vient cette idée

Yutori est un mot japonais courant, utilisé comme un anglophone parlerait d’avoir un peu d’air. Mais il porte aussi un poids culturel.

Au début des années 2000, le système scolaire japonais a mené une série de réformes largement connues sous le nom d’éducation yutori. Le but était de réduire les heures de classe et l’apprentissage par cœur pour donner aux élèves plus de temps non structuré pour réfléchir et se développer. Cette politique a été débattue pendant des années puis partiellement abandonnée, et le mot lui-même a pris un certain poids négatif. Cette histoire mérite d’être connue, car elle montre à quel point la question de la marge a été prise au sérieux au Japon, au-delà du simple choix individuel de ralentir un dimanche.

L’idée vit aussi dans des aspects plus anciens de la culture japonaise. Il y a un concept appelé ma (間), l’espace vide significatif entre les choses, la pause dans un morceau de musique ou le vide dans une composition qui laisse parler le reste. Il y a omotenashi, la tradition d’hospitalité, dont une partie consiste à offrir au visiteur du yutori : un service sans hâte, le temps de savourer un repas, le sentiment d’être accueilli plutôt que traité comme un simple client. Dans tous ces cas, la partie vide joue un rôle réel. Yutori est le nom courant pour valoriser cette part vide dans sa propre vie.

Yutori n’est pas la même chose que ne rien faire

Il est facile d’entendre « de la place pour respirer » et d’imaginer être allongé sur le canapé à fuir ses responsabilités. Yutori n’est pas cela, et la différence est utile.

Ne rien faire, c’est l’absence d’activité. Yutori, c’est la présence d’une marge autour de votre activité. Vous faites toujours des choses. Vous travaillez, cuisinez, répondez aux messages, élevez des enfants, gérez une entreprise. Yutori est le tampon que vous laissez de chaque côté de ces activités pour qu’elles ne se chevauchent pas. Ce sont les dix minutes entre deux réunions que vous ne remplissez pas. C’est finir une tâche sans commencer immédiatement la suivante. C’est garder une étagère vide plutôt que de chercher quelque chose à y mettre.

Ce n’est pas non plus tout à fait la même chose que le minimalisme, même s’ils s’entendent bien. Le minimalisme concerne surtout la quantité de choses que vous possédez. Yutori concerne l’espace que vous laissez, que ce soit sur une table, dans un agenda ou dans votre attention. Vous pouvez posséder pas mal de choses et vivre avec yutori, tant que les objets ont de la place autour d’eux et que vous n’êtes pas obligé de vous occuper de tout en même temps.

Comment yutori se relie au slow living

Le slow living est souvent décrit en termes de rythme, l’idée simple de faire les choses plus lentement et de mieux les remarquer. Yutori ajoute un aspect pratique à cela, qui est la structure. Il vous indique où doit se placer la lenteur.

Une vie lente sans marge intégrée n’est qu’une vie occupée avec de bonnes intentions. Vous pouvez décider de savourer votre café du matin, mais si ce café est coincé entre le réveil et le trajet, la dégustation n’a pas d’espace pour se produire. Yutori est la partie du slow living qui protège les intervalles, pour que la dégustation ait un lieu où se poser. Le slow living vous dit de ralentir. Yutori vous dit d’abord de créer la place où ralentir est possible.

C’est pourquoi yutori tend à durer plus longtemps qu’un élan de bonnes résolutions. Il ne dépend pas de la volonté sur le moment. Il dépend de quelques décisions prises plus tôt, calmement, sur la mesure dans laquelle vous laissez vos journées et vos espaces se remplir.

Yutori

Trois endroits où trouver de la place

De la place dans votre temps

Le temps est souvent le premier endroit où la plupart des gens ressentent le manque de yutori. L’agenda se remplit, un engagement touche l’autre, et une journée sans marge signifie qu’un seul retard fait tout basculer.

Intégrer yutori dans le temps signifie surtout refuser d’utiliser tout ce temps. Vous pouvez finir vos réunions cinq minutes plus tôt par défaut, pour qu’il y ait un vrai intervalle avant la prochaine activité, plutôt qu’une course. Vous pouvez partir à un rendez-vous avec assez de marge pour que le trafic soit une gêne et non une crise. Vous pouvez garder une soirée par semaine sans rien de prévu, puis résister à l’envie de la remplir. Le but n’est pas un agenda vide, mais un agenda qui respire.

De la place dans votre espace

Le yutori physique est le plus facile à voir et souvent le plus apaisant à créer. Une surface avec un seul objet choisi se lit très différemment de la même surface couverte d’un bord à l’autre, même si les deux sont rangées. La partie vide de la table n’est pas un gaspillage. C’est ce qui laisse reposer votre regard et donne un espace à vos mains pour travailler.

Vous n’avez pas besoin d’un intérieur nu et austère pour cela. Yutori dans une pièce concerne moins la quantité que vous possédez que l’air que vous laissez autour de ce que vous gardez. Un vase sur un rebord de fenêtre avec de l’espace de chaque côté. Un coin lecture qui n’est pas aussi un coin buanderie. Une étagère laissée partiellement vide pour que la prochaine chose que vous aimerez ait sa place.

De la place dans votre esprit

Le yutori mental est le plus difficile à maintenir et la raison pour laquelle les deux autres comptent. Quand votre attention est pleine, les petites choses paraissent grandes, la patience s’amenuise, et les conversations deviennent transactionnelles car il n’y a plus de capacité disponible. Quand il y a un peu de marge dans votre esprit, vous pouvez accueillir ce qui arrive sans vous y préparer avec tension.

Le temps et l’espace aident ici, ce qui est la logique tranquille de toute l’idée. Un matin sans hâte produit un esprit sans hâte. Une pièce avec de l’air est plus facile à penser. On ne se convainc que rarement soi-même d’avoir un esprit spacieux. Le plus souvent, on organise ses heures et son environnement pour que cette spaciosité ait la place d’apparaître d’elle-même.

Petites façons de créer un peu de place

Yutori n’arrive pas par un changement spectaculaire. Il vient plutôt de quelques choix petits et répétables. En voici quelques-uns que les gens trouvent réalisables :

  • Laissez l’intervalle vide. Quand vous terminez quelque chose plus tôt que prévu, considérez ce temps libre comme une récompense, pas comme un espace à remplir d’une autre tâche.
  • Gardez une surface dégagée. Choisissez une table, une étagère ou un plan de travail et laissez-le vide. Cela devient un petit rappel visible de l’idée.
  • Intégrez une pause dans une activité que vous faites déjà. Une théière met quelques minutes à infuser, que vous la regardiez ou non. Allumer de l’encens et attendre que le parfum remplisse la pièce est une marge que vous pouvez placer n’importe quand dans la journée.
  • Sous-planifiez une partie de la semaine. Choisissez un matin ou une soirée et laissez-le délibérément libre, puis laissez-le rester libre.

Aucune de ces suggestions n’est une règle. Yutori va plutôt à l’encontre des règles. Considérez-les comme de petites expériences pour laisser plus de place que d’habitude, et gardez celles qui font que vos journées semblent un peu plus grandes.

Objets qui maintiennent un peu d’espace ouvert

Yutori concerne surtout des décisions plutôt que des objets, mais quelques objets sont bons pour créer une pause dans la journée, car les utiliser prend un temps qu’on ne peut pas facilement accélérer.

Le thé est l’exemple le plus clair. Une infusion en feuilles a un temps d’infusion de deux ou trois minutes qui n’appartient à personne d’autre, et le petit rituel de chauffer la théière, mesurer les feuilles et attendre est une marge avec une forme. Un bol chantant fonctionne de manière similaire pour ceux qui l’utilisent pour marquer le début et la fin d’une méditation silencieuse ; frappé une fois, le son dure environ vingt secondes avant de s’estomper, ce qui suffit pour s’arrêter et remarquer. L’encens et les huiles essentielles vous offrent quelques minutes définies par l’attente du parfum plutôt que par l’accomplissement d’une tâche.

Chez SHAMTAM, nous choisissons souvent des objets avec cette qualité en tête, des choses qui méritent leur place sur une surface dégagée et encouragent un rythme plus lent plutôt que de le combattre. Si vous aménagez progressivement plus d’espace chez vous, nos collections Artisan Tea, Aromatherapy et Sound Instruments sont des points de départ raisonnables. Il n’y a pas d’urgence. C’est d’ailleurs tout l’intérêt.

Une dernière réflexion

Yutori ne vous demande pas grand-chose. Il ne nécessite pas une nouvelle routine, un lever tôt ou une version plus stricte de vous-même. Il vous demande de laisser un peu de place : un intervalle dans la journée que vous ne remplissez pas, une surface que vous ne couvrez pas, quelques minutes que vous ne comptez pas.

La chose étrange est tout ce qui arrive dans cet espace une fois que vous cessez de le remplir. Un esprit plus clair. Plus de patience avec les personnes autour de vous. La petite attention qui est vraiment au cœur du slow living, une abeille sur une fleur, la couleur de la lumière à quatre heures, le goût du thé que vous avez vraiment attendu. La marge n’est pas vide. Elle s’avère être l’endroit où une bonne partie de la journée s’était cachée tout ce temps.

Auteur : Alex Pervov

PDG & Fondatrice

Entrepreneur, voyageur et créateur de contenu. Alex a passé des années à explorer les cultures, les traditions et l’artisanat, apportant cette passion dans la vision et les actions quotidiennes de SHAMTAM.

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